Franchement, au début, je n’avais pas du tout envie d’y aller non plus. Des bouquins en carton avec des grosses images, des romans à l’eau de fuchsia un peu cul-cul et parfois carrément cul, de la fantaisie partout, non. On a assez de l’ado qui dort 12 heures par nuit et passe le reste de son temps à lire des mangas ou à péter parce que ça lui « libère son âme de samouraï ». Donc, non, on n’ira pas. Et puis le doute, un peu de culpabilité, de la curiosité, et nous voici à Montreuil (près de Paris), au salon du livre jeunesse, sans même qu’on s’en soit rendu compte. Oui, on arrive après la bataille (c’est fini depuis hier, 5 décembre 2016), mais on vous a dit qu’on n’avait pas envie d’y aller.

 

Horreur, des gros bouquins en carton !

En arrivant, devinez quoi ? Des gros bouquins en carton ! Partout. Faute de neveu suffisamment enquiquinant pour qu’on l’emballe dedans, la tentation est forte de rebrousser chemin. Après tout, on est à rebrousse poil, ça aurait un sens. Nous sommes deux, un binôme commando, nous avançons donc prudemment en terre hostile, courant de stand en stand, nous cachant derrière un rayonnage, baissant la tête dès qu’un auteur nous regarde… Pas question de prendre un autographe, non plus.

Salon du livre jeunesse - livres en carton

Les piles de bouquin nous protègent. Ah, que c’est bon, et objectivement mieux que des sacs de sable en pleine guerre d’Irak. Encore essoufflés par la course précédente, nous jetons un oeil discret et nous voilà piqués par 10 façons de bouleverser le monde. Nous voilà en uchronie… STOP ! Ok, on vous dit ce que c’est l’uchronie et on continue. Nous voilà donc en uchronie, c’est-à-dire en mode « si-ça-c’était-passé-comme-ça-comment-ça-serait-aujourd’hui ? » Pigé ? On continue.

Hitler mène sur Attila

Le principe de l’uchronie est délirant. J’adore et je dévore. Celui-ci revisite en 10 nouvelles Hitler (et s’il avait gagné), le déluge (et s’il n’avait pas plu), Napoléon (et s’il avait sorti la main de sa veste), le bug de l’an 2000 (ne tenez pas compte des parenthèses et allez plutôt lire de vraies critiques), et quelques autres Tchernobyl (et s’il n’y avait pas eu la douane à la frontière belge).

Salon du livre jeunesse - 10 façons de bouleverser le monde

J’adore, mais j’ai pas lu, faut pas pousser. Non, ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce sont les tendances. Un peu plus loin, je vois Dilemna : 2 fins possibles, quelle sera la vôtre ?. Devinez qui est en « Une » ? Hitler ! Encore lui ! Voilà une percussion de deux livres qui m’amène à cette réflexion profonde, moi qui avait peur que la jeune génération relègue l’histoire du siècle dernier au rang de péripétie spatio-temporelle. C’est vrai qu’on se fout un peu de la gueule d’Attila aujourd’hui, mais au-delà d’avoir eu un chapeau ridicule, il a quand même pas mal démoli ses contemporains.

Salon du livre jeunesse - Dilemma

Bref, voir, sentir, et lire un peu qu’on n’oublie pas me suffit. Pour l’instant, peu importe le mode de traitement, la couverture avec Hitler qui fait peur, c’est déjà pas mal et ça laisse passer l’essentiel du message.

Après avoir échappé aux regards insistants des auteurs à succès infantiles, car si tu les regardes, tu te pétrifies et tu dois rester planté à les écouter pendant au moins 4 minutes, nous pêchons un autre poisson.

Développement personnel à l’usage des tout petits

Le poisson du dé-ve-lop-pe-ment per-son-nel. Vous avez du mal à lire ? Développement personnel (je trouvais que l’autre version était plus rigolote mais, lecteur, tu es mon maître, et moi ton obligé. Ce thème explose sur Amazon, sur le site de la Fnac et dans toutes les librairies. On cherche à être libre, gagner de l’argent, savoir négocier, parler en public, pécho des meufs, travailler mieux, gérer ses tâches… pfiou, j’en peux plus de me développer personnellement ! Et voici que nos p’tits ados doivent eux aussi s’y coller. Les pauvres.

Mais je suis ouvert. C’est même ma journée portes ouvertes alors allons-y. Je tombe d’abord sur Transforme-toi. Transforme quoi ? « Ta vie de nain », « Ta face de rat », « Ce livre », « Tes râteaux en succès », « Toi ». Bon, là, j’ai un peu de mal. Je l’aime bien finalement, mon ado péteur. Un p’tit recadrage de temps en temps, du genre « mange ta soupe », « fais ta chambre », « lave-toi les dents », « fais la cuisine », « fais le ménage », « passe-moi la télécommande ou je t’explose », et ça suffit. Apparemment pas.

Salon du livre jeunesse - Transforme

Wow ! Une fois qu’on a trouvé un filon, on ne voit plus que ça : Sexe sans complexe, Tout foutre en l’air, Ni poupées ni super héros (on nous a affirmé que ça n’avait rien à voir avec le célèbre « ni pute ni soumise »)… C’est là qu’on se dit qu’on n’a pas vu grandir ses enfants. Un jour tu as le petit dernier qui te balance « Je vais me marier » alors que toi tu voulais rester à Tchoupi. Pas juste.

Salon du livre jeunesse - Développement personnel

Salon du livre jeunesse - Sexe

 

Lui il s’est perdu…

Nous ne nous cachons plus dans les travées. Le lieu est à nous, et parfois même nous osons croiser un regard, histoire d’avoir une ou deux réponses. Tiens, Régis de Sa Moreira… Mais qu’est-ce qu’il fait là celui-là ? Réponse : « Oui, Comme dans un film, c’est un livre d’adulte (à ne pas confondre avec un « livre POUR adultes », quoique – ndlr). On l’a mis pour changer un peu. » Tu m’étonnes que ça change ! Le livre, qui fait partie de la sélection de France Culture et auquel mes amis normaliens (dont les cerveaux sont tout sauf normaux) ont mis quelques étoiles (vous savez ce que ça représente, les étoiles, pour un normalien ? Facile : cherche pas à lire, t’as pas la bonne taille de cerveau), est certes un modèle de littérature, mais hard à lire et entre nous, hard tout court (ou tout long justement).

Encore choqué, je cherche un truc normal. Je me dis que nos p’tits ados pourraient s’enflammer pour quelque chose de pur, de gai, de sensible, d’authentique. Un truc genre « Bibliothèque Verte », ou rose, ou bleue, je m’en fous, mais un truc qui viendrait juste après Tchoupi. S’il vous plaît.

Cosette à l’envers

Bah voilà ! Le Magicien d’Oz ! Les aventures de Tom Sawyer ! Les trois mousquetaires ! Olé ! Les quatre filles du docteur March ! Yes ! Et le meilleur : Les misérables ! Victor Hugo ! De la grande, très grande littérature. Des monuments. Des bouquins sûrs avec de vraies valeurs. De la plume et une maîtrise du verbe comme on n’en fait plus. Je suis heu-reux comme Fernand Reynaud. Heu-reux. Point.

Salon du livre jeunesse - Mangas Classiques

Mais au fait, pourquoi c’est marqué « d’après l’oeuvre de… » ? Je suis prêt à accepter un résumé, c’est vrai que les misérables, avec la Cosette toute triste à qui il n’arrive que des embrouilles et qui ne se fait jamais basculer, même pas un petit peu, ça manque de sel. Donc j’ouvre et que vois-je ? Des dessins ! Et c’est tout à l’envers dis-donc ! Y z’ont mis Cosette en manga ! Tu sais, cher lecteur, il faut que je t’avoue un truc : après mon effarement (bien naturel, avoue-le), l’admiration a pris le dessus.

Oui, pourquoi ne pas revisiter les grands classiques, ou les moyens, pour les yeux de nos petits ? Moi je suis pour. Oui, on s’en fout que je sois pour ou contre, mais je le dis quand même, juste parce que c’est moi qui écris, toi qui lis, et toi qui réfléchis. Multiplier les modes de diffusion, c’est dans notre époque, créer de nouveaux formats, c’est aussi dans notre époque.

Libéréééée, délivréééée

Ce jour-là, nous avons vu de la richesse et de l’inventivité. Au salon du livre jeunesse, nous avons senti les limites exploser, parfois à la limite de l’inconfortable, voire du cynique, voire du scabreux. Les enfants d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier, ni ceux d’avant-hier. Tout change à une vitesse folle et aux pertes de repères, on doit opposer de l’intelligence. Pas sûr que tous les éditeurs aient compris ce qu’était l’intelligence (moi-même je suis sûr de ne pas avoir compris, voilà c’est dit), mais une chose est touchante, à défaut d’être sûre.

Ce qui est touchant, c’est de voir tous ces enfants livres foisonner comme sortis d’une corne d’abondance, de les voir vivre, grandir, explorer, échouer, réussir. Et recommencer. Quand au seuil du stand des éditions du Seuil, nous entendons mamie déclamer avec envie « On n’avait pas tout ça nous ! », on s’est simplement dit que peut-être un jour, notre ado péteur allait élever différemment son âme de samouraï. Demain, il lira « Les 4 filles du docteur Marx » (le capitalisme c’est mal), puis il craquera sur Génération K (meilleur roman jeunesse 2016, élu par la rédaction de LIRE) puis un John Green (essayez, même si vous êtes un adulte non consentant). Il passera par le succès du moment, Phobos (1, 2, 3, et les origines), et retrouvera un vieux Harry Potter qui lui donnera envie de lire le nouveau, peut-être.

Salon du livre jeunesse - T'Choupi

Finalement, il lira, elle lira, cette petite tête pensante et contrariante. Ils liront et les mots danseront dans leur tête, sans contrainte, sans limite et presque sans censure. La liberté commence ici, non ?