Après des semaines de silence, on revient avec un article hommage à Mark E. Smith. Un rapport avec la littérature peut-être ? Oui. Mais pour savoir lequel, il te faudra lire l’article. Pour ça et aussi parce qu’il est vachement bien écrit par mon grand pote Hervé Riesen, fan absolu de musique et de jolis mots.

 

La disparition le 24 janvier de Mark.E Smith, leader historique et charismatique de la scène rock anglaise, surprend par l’écho médiatique qu’elle suscite en dehors de son pays. Pour ne prendre que l’exemple de la France, tous les medias ont relayé cette nouvelle et l’un des plus grands titres de presse quotidienne a même eu l’audace d’en faire sa Une. Combien connaissaient vraiment Mark et qui suivait encore son groupe, The Fall, dans notre pays ? En quatre décennies, seuls Bernard Lenoir, ancien producteur à France Inter, et le dessinateur Luz, qui lui consacra un opus, étaient identifiés comme des fans de The Fall. Le groupe y a si rarement joué faute de réel public mais aussi par antipathie déclarée à l’égard du public français.

Son décès à l’âge de 60 ans, déjà annoncé par la BBC au printemps dernier par erreur, était hélas prévisible en raison d’un problème respiratoire (on en sait à peine plus) qui le maintenait hospitalisé ou en fauteuil roulant depuis cet été. Une avalanche d’hommages est tombée.  Des médias tellement éloignés de son univers se sont émus, comme si Mark E Smith incarnait à lui seul la survie de l’underground, d’un réel parcours sans concession ou d’un exemple sans faille de cette fameuse notion fantasmée de l’indie.  On n’a jamais autant parlé de Mark et paradoxalement jamais si peu parlé de lui, de sa musique et de ses rêves.  Au gré des publications se dessine une personnalité caractérielle, sauvage à la limite détestable. La quasi-totalité des articles oublie l’origine du nom de son groupe fondé en 1976 près de Manchester.  The Fall, c’est tout simplement le titre de l’œuvre du même nom d’Albert Camus. Mark. E Smith ne se référait que très rarement et s’adossait encore moins au milieu rock. Son univers était poétique et sa musique organique, une matière sonore dense et aussi anarchique qu’on l’a décrite. Sa voix unique, pincée et maintes fois qualifiée de nasillarde (canard) suggérait des mélodies jamais complétement révélées. Il les chantait dans une espèce de déclamation unique et lyrique. Le répertoire du groupe est une œuvre dont on dira étrangement qu’il n’y a jamais eu deux albums identiques alors que tous se ressemblent.

Les mots ne diront jamais assez ce qu’il était. Il faut revoir l’arrivée sur scène de Mark pour comprendre son charisme et son côté si « spécial ». Sa démarche en entrant sur scène, ses costumes pourtant ultra classiques, son regard balayant et défiant, ses mimiques, son éternel chewing-gum et sa façon de marmonner pouvaient même provoquer une forme de malaise. Lorsque Damon Albarn l’invite à plusieurs reprises pour accompagner un titre de Gorillaz, son arrivée sur scène semble exploser et dominer tout ce qui était en place avant son intervention et le rabaisser au rang du plus grand conformisme. Parmi les anecdotes récoltées, il y a celle d’Abdallah du groupe Tinariwen se retrouvant par hasard devant une scène où le groupe se produisait. Un large sourire sous son chèche indigo, le bluesman touareg s’exclama : «  waou, c’est country et western » !

Oui, le leader de the Fall a usé et martyrisé l’intégralité des membres de sa formation sans cesse renouvelée. Oui, Mark. E. Smith pouvait écouter un journaliste poser une question, se lever et quitter la pièce. Tout ce que vous avez lu et entendu sur lui est bien réel et jamais exagéré.  Néanmoins ce que l’histoire devrait retenir c’est que cette teigne était franchement douce et attachante. Si vous partagiez son univers, si vous écoutiez ses albums pour l’intensité qu’ils dégagent (ce qu’il sentait dans votre regard) et si vous ne vous comportiez pas en groupie fanatique, alors Mark était le rocker le plus aimable, joyeux et farceur. De son propre aveu, son passe-temps préféré était de rejoindre sa mère et sa sœur (les trois habitaient le même immeuble) pour danser en famille dans le salon au son de « « Mr Pharmacist », incontournable reprise de «  the other half » un hymne punk avant l’heure en 1966.

A l’annonce de sa disparition, me sont remontées les images de moments intimes partagés avec lui. Celle d‘un homme qui ne lâche pas son sourire et vous harcèle une heure avec une pièce de monnaie d’une autre devise dans la main pour vous rembourser la bière achetée sur une aire d’autoroute. Celle d’un éternel gamin qui insiste pour rencontrer « Lee Scratch Perry » avec toute l’organisation que cela requiert puisque Lee Perry effectuait un vol Zurich-Genève de trente minutes pour le simple  besoin d’être dans le ciel avant cette soirée. A son arrivée, Mark E Smith s’est finalement enfermé à double tours dans sa loge, tellement intimidé, alors que madame Perry donnait le ok, bouteille de champagne à la main pour une occasion qui restera à jamais loupée. Je revois son émerveillement en passant devant la maison de Jean-Luc Godard en Suisse et découvrant que le mythique réalisateur de la nouvelle vague était encore en vie. Sa compagne et clavier du groupe, Elena, m’interpella en cachette à la veille du premier avril 2006, me sommant de ne plus suggérer d’accrocher de vrais poissons dans le dos des gens le lendemain car l’idée lui plaisait tellement qu’il commençait les préparatifs et : « lui, il va vraiment le faire ».

The Fall restait probablement le groupe le plus prolifique de sa génération avec la publication d‘un album par an depuis sa création. En Angleterre le célèbre DJ de la BBC John Peel, défricheur de talents de Pink Floyd à Laurent Garnier en passant par les Smiths , the Cure, Thin Lizzy,  Undertones, et Joy division, disait toujours que l’idée de la mort le chagrinait du fait de louper les futurs albums de The Fall. Ironie du sort, c’est la vie qui va ressentir le vide sans ce marqueur annuel, dont on avait à la longue oublié qu’il s’arrêterait aussi un jour. R.I.P Mark.