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Temps de lecture Prix Difficulté On aime... Date de sortie
5 h 6,60 € 2/5 3/5 1986

LE PITCH

Quand tu vas chez le coiffeur et que personne ne remarque que t’as coupé au moins trois énormes centimètres de ta longue chevelure, ça te chiffonne, hein ? Ben, imagine : tu portes une moustache depuis dix ans, tu la rases, et personne ne remarque rien. Ni ta femme, ni tes amis, ni tes collègues. Rien. Ils se sont concertés pour te faire une blague, c’est ça ne peut être que ça. Sauf que la blague dure et vire à l’histoire de fou quand ils t’affirment que tu n’as jamais porté de moustache.

SI TU VEUX MON AVIS…

Après un tel début, tu te dis que le récit va basculer dans histoire légère et rigolotte ou que ça va virer à l’histoire de fou. Ok, on prend l’option B. Emmanuel Carrère t’immerge dans le quotidien et le ressenti de cet homme perdu entre ses certitudes et une réalité qui lui échappe. Qui est fou ? Sa femme qui complote pour le faire passer pour un dingue ou lui dont la réalité échappe aux autres ? Le récit détaillé des faits, gestes et pensées du personnage parvient parfaitement à te faire perdre pied, à te plonger dans son angoisse devenue quotidienne. Tu glisses avec lui dans une folie où toi-même tu ne distingues plus le réel du fantasmé. Ce roman est un étau dans lequel tu te places avec un plaisir douloureux. A lire évidemment, mais pas n’importe quand parce que ça secoue sévère.

QUELQUES POILS…

« En y réfléchissant, dans l’eau qui refroidissait, il comprenait avec déplaisir ce qui l’avait le plus troublé dans la scène de la veille : pour la première fois, Agnès avait introduit un des numéros de son cirque mondain dans leur sphère protégée. Pire encore, afin de lui donner plus de poids, elle avait exploité pour faire ce numéro le registre de voix, d’intonations, d’attitudes, réservé au domaine tabou où cessait en principe toute comédie.
Violant une convention jamais formulée, elle l’avait traité comme un étranger, inversant les positions en sa défaveur avec toute la virtuosité acquise à force de pratiquer ce sport, et de façon presque haineuse : il se rappelait son visage chaviré d’angoisse, ses larmes.
Elle avait vraiment paru effrayée, elle l’avait vraiment, en toute conviction, accusé de la persécuter, de l’effrayer délibérément, sans raison. Sans raison, justement…Pourquoi avait-elle fait cela ? De quoi voulait-elle le punir ? Pas d’avoir rasé sa moustache, tout de même. »

La moustache, Editions Gallimard, coll. Folio,  182 pages, format Poche