Temps de lecture Prix Difficulté On aime... Date de sortie
20 h 9,90 € 2/5 5/5 1989

LE PITCH

Qui dit trilogie dit trois romans, ben oui. Et c’est une très bonne nouvelle parce Philip Kerr crée un héros hyper attachant digne des grands classiques du polar. Des Jeux Olympiques de Berlin en 1936, à l’après-guerre en Autriche en passant par l’annexion des Sudètes en 1938, te voilà embarqué dans trois enquêtes passionnantes qui te plongent dans un Berlin que tu n’as pas connu et que tu n’as pas forcément envie de connaître autrement qu’en livre.  Ton accompagnateur, c’est Bernhard Gunther, un ancien flic,devenu détective privé. Il est désabusé, pragmatique et, si ses opinions sur le Troisième Reich sont claires, il n’en compose pas moins avec le régime. Ses clients sont aussi bien des juifs à la recherche d’un proche disparu que des nazis. Tout argent est bon à prendre en ces périodes de vache maigre.

SI TU VEUX MON AVIS…

Philip Kerr, dans un style impeccable teinté d’une ironie grinçante, te fera découvrir la vie d’un allemand moyen pendant ces périodes troubles et violentes, où les tourments idéologiques sont balayés par l’instinct de survie. Cette aventure de Marlowe au pays des nazis te fera rencontrer des anonymes plus ou moins recommandables mais aussi Goebbels, Heydrich, Himmler, Goering ou Arthur Nebe. Toi, lecteur loin de la guerre, tu seras assailli de sentiments contradictoires, tu mettras peut-être de côté certaines convictions, et tu te laisseras porter par Bernie, tu condamneras ses relations ambiguës avec les hauts dirigeant du parti nazi et tu loueras sa loyauté vis-à-vis de ses clients. Tu ne pourras résister à ce héros insoumis et un tantinet torturé par sa conscience. Tu auras beau assister à la montée du nationalisme et aux pires exactions, tu vas prendre un pied monstrueux à t’enquiller ces trois bouquins.

Pour ceux qui sont passionnés par cette période de l’Histoire, pour les amateurs de bons polars, pour les curieux, L’été de cristalLa pâle figure et Un requiem allemand, sont un pur délice.

UN BON DÉBUT…

« – Vous êtes Gunther, le détective ?
– Oui, répondis-je, et vous êtes sans doute – je fis mine de lire sa carte – le Dr Fritz Schemm, avocat allemand.
Je prononçai ce dernier mot avec une ironie appuyée. Je déteste cette précision apposée sur les cartes de visite ou les enseignes commerciales, pour tout ce qu’elle implique de respectabilité fondée sur la race. Et je déteste d’autant plus la voir figurer sur une carte de visite pour une profession que les Juifs n’ont plus le droit d’exercer. En ce qui me concerne, je ne voyais aucune raison de me définir comme « enquêteur allemand » plutôt qu’« enquêteur luthérien », « enquêteur asocial » ou « enquêteur veuf », même si je suis, ou ai été – on ne me voit plus beaucoup à l’église ces derniers temps – l’un ou l’autre à une époque. D’ailleurs, beaucoup de mes clients sont juifs, et comme ils paient rubis sur l’ongle, ils constituent une excellente clientèle. Ils viennent tous pour la même raison : personne disparue. Le résultat de mes enquêtes est également toujours le même : un corps balancé dans le Landwehrkanal par la Gestapo ou les SA ; un suicidé dans une barque flottant sur le Wannsee ; ou alors un nom sur une liste de gens expédiés en KZ, c’est-à-dire en camp de concentration. C’est pourquoi, d’emblée, je n’aimai pas cet homme, cet avocat allemand.
– Écoutez, Herr Doktor, lui dis-je. J’étais justement en train de dire à ce garçon que je suis très fatigué et que j’ai bu au point d’oublier que j’ai un banquier qui se préoccupe de mon bien-être.
Lorsque Schemm plongea la main dans sa poche, je n’eus aucune réaction. Cela prouvait à quel point j’étais bourré. Il n’en sortit qu’un portefeuille.
– Je me suis renseigné sur vous. Il semble qu’on puisse vous faire confiance. Je voudrais vous embaucher ce soir pour environ deux heures. Je vous donnerai 200 Reichsmarks pour ce travail, plus que vous ne gagnez en une semaine. (Il posa le portefeuille sur ses genoux et en tira deux billets bleus qu’il posa sur son pantalon. Pas si facile à faire quand on n’a qu’un seul bras.) Ensuite, Ulrich vous ramènera chez vous.
Je pris les billets.
– Au diable, lançai-je, moi qui voulais juste aller me coucher et dormir. Ça peut attendre. (Je m’assis sur la banquette à côté de l’avocat.) En route, Ulrich »

La trilogie berlinoise, Éditions Le Livre de Poche,  1204 pages, format poche.